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Partir, se construire ailleurs… et revenir ?
Édito

Partir, se construire ailleurs… et revenir ?

Partir de Guadeloupe, découvrir l’ailleurs et regarder autrement l’endroit d’où l’on vient. Et si la distance changeait aussi notre manière d’appartenir ?

La saison des départs

Août a toujours un goût particulier en Guadeloupe. Il reste encore un peu des grandes vacances : les plages, les retrouvailles et les dernières sorties. Mais doucement, la rentrée se fait sentir et les valises commencent à se fermer.

 

Parce qu’ici, la rentrée ne signifie pas toujours simplement reprendre les cours ou retourner travailler. Pour beaucoup, elle signifie aussi partir : pour étudier, travailler, se former, saisir une opportunité ailleurs ou simplement découvrir ce qui existe au-delà de l’île.

 

Certains quittent la terre où ils sont nés et ont grandi. D’autres, une île rencontrée en chemin, le temps de quelques années ou même de quelques jours. Les expériences ne sont pas les mêmes, mais peut-être connaissez-vous cette impression au moment de quitter la Guadeloupe : celle de ne pas repartir exactement comme vous êtes arrivé. Il n’existe peut-être pas de durée minimale pour qu’un territoire nous laisse quelque chose.

 

J’avais 17 ans lorsque j’ai fait mes valises en 2018. Ce départ m’a permis de découvrir l’ailleurs, mais il a surtout changé la manière dont je regardais l’endroit d’où je venais.

 

 

Quand partir fait déjà partie du parcours

L’idée de partir était entrée dans ma tête bien avant mes 17 ans. En choisissant les arts appliqués au lycée, j’avais rapidement compris que poursuivre mes études dans le design après le bac me conduirait probablement ailleurs. À l’époque, les formations dans ce domaine étaient encore très limitées en Guadeloupe.

 

Et ça ne me déplaisait pas. J’avais envie de découvrir d’autres villes, d’autres cultures, de voir ce qui existait au-delà de l’horizon que je connaissais depuis toujours.

 

Je pensais donc être préparée. Avec le recul, je l’étais surtout à l’idée du départ : trouver une école, un logement, faire mes valises, apprendre à vivre loin de ma famille. Beaucoup moins à tout ce que partir allait venir questionner.

 

Mes premières années en France hexagonale ont été marquées par l’éloignement, mais aussi par des décalages que je n’avais pas anticipés : des références que l’on ne partage plus, une façon de parler qui intrigue, des choses parfaitement ordinaires chez soi qui deviennent soudain des particularités ailleurs.

 

J’ai aussi découvert certains préjugés et le racisme. Pour la première fois, des parties de mon identité que je n’avais jamais eu besoin de définir m’étaient renvoyées. En Guadeloupe, je ne réfléchissais pas à ce que signifiait être Guadeloupéenne. Je l’étais, tout simplement.

 

La distance m’a alors amenée à regarder autrement ce que j’avais toujours considéré comme évident.

 

 

Il a fallu partir pour regarder la Guadeloupe autrement


 

Redécouvrir ce que l’on croyait connaître

Quand quelque chose nous entoure depuis toujours, on ne pense pas forcément à l’interroger. Certaines traditions, certains mots, certains plats ou certaines histoires faisaient simplement partie de mon quotidien, sans que j’en connaisse nécessairement l’origine ou ce qu’ils racontaient.


À distance, j’ai eu envie de rechercher et de comprendre davantage. Plus j’en apprenais, plus je réalisais tout ce que je ne savais pas encore. La distance n’a donc pas seulement créé le manque : elle m’a poussée à me réapproprier consciemment une histoire et une culture que j’avais jusque-là surtout vécues instinctivement.


Je crois que c’est l’un des plus grands paradoxes de mon départ : je ne me suis jamais sentie aussi consciente d’être Guadeloupéenne qu’après avoir quitté la Guadeloupe.


Entre-temps, moi aussi j’avais changé. J’avais appris ailleurs, rencontré d’autres cultures et développé de nouvelles références. Avec les années, j’ai compris qu’un endroit pouvait continuer à faire partie de nous sans que l’on y vive, tout comme on pouvait s’attacher profondément à un territoire dans lequel on n’était pas né.

 

 

Devenir actrice du récit


 

Quand la recherche entre dans la création

Cette réappropriation a forcément fini par entrer dans ma manière de créer. Je n’avais plus seulement envie de puiser dans la Guadeloupe comme dans un répertoire de références visuelles : je voulais comprendre ce qu’elles racontaient, choisir ce que je souhaitais transmettre et la manière dont je voulais le faire. La création me permettait de ne plus être uniquement héritière d’une histoire, mais d’en devenir aussi actrice, à mon échelle.

 

Cette réflexion a progressivement trouvé sa place dans GYN 1957, où je pouvais faire dialoguer la Guadeloupe dans laquelle j’avais grandi avec la personne que j’étais devenue ailleurs.

 

La collection Icole est l’un des exemples les plus personnels de cette rencontre. Elle est née de la nostalgie de mes souvenirs d’enfance en Guadeloupe, alors que je me posais beaucoup de questions sur ma vie d’adulte. Pendant que j’essayais de comprendre la femme et la créatrice que j’étais en train de devenir, je retournais aussi, par la création, vers l’enfant que j’avais été.

 

Plus récemment, cette réflexion a pris une forme beaucoup plus directe avec le Tee-shirt Guadeloupe et sa carte de l’archipel brodée à l’avant. Dès sa création, l’idée était de pouvoir porter la Guadeloupe sur soi, de garder près de soi la représentation d’un territoire auquel on est attaché, même ailleurs.

 

Dans une valise au moment du départ, porté à des milliers de kilomètres de l’île ou simplement rangé dans une garde-robe parmi ces vêtements auxquels on associe un souvenir, il devient une manière de garder un lien avec la Guadeloupe. Pas seulement pour ceux qui y sont nés : on peut porter ce territoire parce qu’il est celui de son enfance, parce qu’on y a vécu, qu’on y revient ou simplement parce qu’on l’a rencontré un jour et qu’il nous a laissé quelque chose.

 

C’est aussi ce que j’essaie de raconter avec GYN 1957 : une Guadeloupe vivante et contemporaine, que chacun peut porter avec sa propre histoire.

 

 

 

Et puis vient la question du retour


 

Quand l’ailleurs devient aussi chez soi

Il y a une chose que je n’avais pas anticipée : à force de construire sa vie ailleurs, cet ailleurs finit lui aussi par devenir familier. Les années passent, on étudie, on travaille, on rencontre des gens, on prend des habitudes et une vie se construit.

 

Pendant longtemps, j’ai imaginé le départ et le retour de manière assez simple : on quitte la Guadeloupe, on construit quelque chose ailleurs, puis éventuellement on rentre. Aujourd’hui, je trouve les choses beaucoup moins binaires, parce qu’entre-temps nous changeons et le territoire que nous avons quitté aussi.

 

La Guadeloupe que j’ai quittée à 17 ans n’est plus exactement la même, et moi non plus. Lorsque je pense au retour aujourd’hui, je ne l’imagine donc pas comme une tentative de retrouver la vie que j’avais laissée, mais plutôt comme la possibilité d’y construire un nouveau chapitre avec tout ce que j’aurai appris et construit ailleurs.

 

Partir ne signifie pas forcément tourner le dos à l’endroit d’où l’on vient, tout comme revenir n’oblige pas à effacer la personne que l’on est devenue ailleurs. Entre les deux, il y a tout ce que l’on apprend, ce que l’on redécouvre et surtout ce que l’on choisit d’en faire.

 

 


Ce que l’on met vraiment dans nos valises

À celles et ceux qui ferment leurs valises en ce mois d’août, je ne dirai pas qu’il faut partir pour réussir ou grandir. Les possibilités en Guadeloupe évoluent et chacun devrait pouvoir construire le parcours qui lui ressemble, ici ou ailleurs.

 

Mais si votre chemin vous emmène ailleurs, que vous quittiez l’île après toute une enfance, quelques années ou simplement un voyage, vous découvrirez peut-être que votre valise contient un peu plus que ce que vous y avez rangé.

 

Des expressions, des goûts, des sons, des habitudes, mais aussi une odeur, un paysage, une rencontre ou un souvenir auquel on ne s’attendait pas à s’attacher autant. Quelque part entre les endroits que nous quittons et ceux dans lesquels nous arrivons, nous construisons notre propre manière d’appartenir.

 

Parce qu’au fond, partir ne signifie peut-être pas toujours laisser un territoire derrière soi. Parfois, c’est seulement découvrir tout ce que l’on avait déjà emporté avec soi.

 

Crédit photo : @ggpiks - Modèle: @gihanesurlamelody

 

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